Bally dans la tourmente : quel avenir pour la griffe de luxe placée sous séquestre ?

boutique Bally vitrine luxe
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L’ombre du tribunal de Lugano plane sur l’avenir de Bally

Le silence qui s’est installé dans les ateliers de Caslano et de Lastra a Signa n’est pas celui, feutré, de l’artisanat d’excellence, mais celui d’une industrie qui retient son souffle. Depuis quelques mois, le nom de Bally, fleuron du patrimoine helvétique, ne résonne plus dans les pages mode pour ses dernières collections de maroquinerie, mais dans les colonnes judiciaires et financières. La situation a pris une tournure critique avec l’intervention musclée de l’Office des faillites de Lugano, marquant un coup d’arrêt brutal dans une partition déjà très dissonante.

L’affaire a basculé lorsque la Pretura 2 de Lugano a décidé de geler une transaction qui semblait pourtant ficelée. En ligne de mire : le transfert des actifs de la maison vers Aare LLC. Cette entité, sortie de terre en mai dernier aux États-Unis, apparaît aux yeux de la justice suisse comme un réceptacle opportuniste. Les autorités soupçonnent une manœuvre de « dévaluation contrôlée », un mécanisme qui permettrait de racheter les pans sains de l’entreprise en abandonnant sur le bord de la route les dettes historiques et les engagements sociaux. En plaçant Bally sous séquestre, la justice suisse met en lumière les coulisses opaques d’une restructuration qui ressemble de plus en plus à un démantèlement.

La méthode Regent au cœur des critiques

Au centre de cette tempête se trouve Regent, le fonds d’investissement américain qui a pris les rênes de Bally au début de l’année 2024. Si l’arrivée d’un nouvel actionnaire est souvent synonyme de relance, la lune de miel aura été de courte durée. Le modèle économique imposé par Regent suscite une levée de boucliers, notamment chez les entrepreneurs locaux qui voient dans cette gestion une menace directe pour l’identité même de la marque.

Roberto Martullo, figure du paysage industriel suisse et repreneur du fabricant de chaussures Künzli SwissSchuh AG en octobre 2024, s’est ouvertement élevé contre cette stratégie. Ayant lui-même tenté de formuler une offre pour sauvegarder une partie de l’activité et le maintien du personnel, il s’est heurté au refus catégorique de Regent. Pour Martullo, le diagnostic est sans appel : le fonds privilégierait une monétisation agressive par le biais de licences, au détriment de l’outil productif et de la loyauté envers les fournisseurs. Sans la pleine propriété de la marque, pilier central du dossier, toute opération de sauvetage industriel devient caduque, laissant la place à une logique purement spéculative.

Une saignée sociale et industrielle sans précédent

L’impact humain de cette crise se chiffre avec une froideur mathématique. En deux ans, Bally a vu ses effectifs fondre comme neige au soleil. Des 220 collaborateurs initiaux, il n’en reste aujourd’hui qu’une centaine. Cette réduction de plus de la moitié du personnel s’est opérée à travers cinq vagues successives de licenciements et de départs volontaires, touchant aussi bien les fonctions administratives que les cœurs de production.

La carte géographique de la marque s’est elle aussi considérablement réduite. La fin de la production à Caslano et la fermeture définitive du site toscan de Lastra a Signa marquent une rupture historique avec le savoir-faire manufacturier. À cela s’ajoute la fermeture de points de vente stratégiques dans plusieurs villes suisses et l’arrêt de la boutique de Milan, signe d’un repli commercial qui inquiète les observateurs du luxe. Ce n’est plus une simple restructuration, mais une dévitalisation progressive de l’ancrage territorial de Bally.

Le cri d’alarme des syndicats et des créanciers

Sur le terrain, la colère gronde. Le syndicat OCST est monté au créneau pour dénoncer une opacité jugée inacceptable. Selon les représentants des travailleurs, il est inadmissible que le coût social et financier de cette débâcle soit supporté par les employés et les partenaires locaux, pendant que les décideurs financiers se dérobent à leurs responsabilités. L’enjeu dépasse le cadre de l’entreprise : c’est tout un écosystème de fournisseurs, cumulant des créances se chiffrant en dizaines de millions, qui se retrouve aujourd’hui fragilisé.

L’absence de plan industriel clair pour garantir un futur à la maison Bally laisse craindre le pire. La question posée par les syndicats et les acteurs économiques est brutale : assiste-t-on à une tentative sincère de sauvetage ou à une opération de « vissage » financier visant à vider la structure de sa substance avant de la liquider ? Le risque d’un impact social lourd sur le territoire tessinois est désormais une réalité concrète, alors que la procédure de moratoire concordataire entamée en juin dernier semble s’enliser dans une impasse juridique.

Le destin de Bally se joue désormais entre les mains des administrateurs externes et des magistrats de Lugano. Entre la vision patrimoniale d’entrepreneurs comme Roberto Martullo, qui a su pérenniser la tradition de Künzli SwissSchuh AG, et la froideur des transactions transatlantiques, le fossé n’a jamais paru aussi profond. Pour l’heure, la marque qui fut autrefois le symbole de l’élégance helvétique est réduite à un dossier de faillite, où chaque décision judiciaire pèse sur l’avenir des cent familles encore liées à l’entreprise.