Trésor caché : un chef-d’œuvre baroque resurgit d’une casse britannique

Pietro Bracci Pope Clement XII Corsini marble modello sculpture
Photo © Wikipedia — via https://it.wikipedia.org/wiki/File:Pietro_bracci,_busto_di_papa_clemente_xii_corsini,_1730-40_circa.jpg

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Dans la poussière d’un dépôt de matériaux de récupération du Wiltshire, parmi les dalles de pierre et les ornements de jardin de seconde main, sommeillait une pièce majeure du baroque romain. Ce qui avait été initialement identifié par les exploitants du site comme une banale statue de jardin en béton, érodée par les décennies passées en extérieur, s’est révélé être un « modello » en marbre d’une importance historique rare. Acquise pour la somme dérisoire de 300 livres sterling par un artisan au regard affûté, l’œuvre est désormais attribuée à Pietro Bracci (1700–1773), sculpteur illustre à qui l’on doit notamment la figure monumentale d’Océan de la fontaine de Trevi à Rome.

Un témoignage unique d’un monument disparu

Cette maquette sculptée, haute de 68 centimètres, représente le pape Clément XII Corsini trônant. Au-delà de sa qualité intrinsèque, sa valeur réside dans son statut de rescapée de l’histoire de l’art. Vers 1736, Bracci conçoit ce modèle préparatoire pour une statue monumentale en bronze destinée au Palazzo Nuovo, sur la colline du Capitole à Rome. La commande, passée sous l’égide du Sénat romain, visait à commémorer la générosité du souverain pontife envers les Musées du Capitole. Le bronze final, fondu par Francesco Giardoni, connut toutefois un destin tragique : érigé en hommage public, il fut déplacé puis fondu en 1798, sous la République romaine d’inspiration française, pour en récupérer le métal.

Jusqu’à cette découverte dans la campagne anglaise, le souvenir visuel de ce monument perdu ne reposait que sur une gravure réalisée par les frères Stefano et Rocco Pozzi. Cette œuvre en marbre constitue ainsi l’unique modèle tridimensionnel subsistant de la commande originale. Bien que la surface de la pierre porte les stigmates d’une exposition prolongée aux intempéries — une patine et une érosion caractéristiques d’un séjour prolongé en plein air —, la force de la composition de Bracci demeure intacte.

Pietro Bracci Pope Clement XII marble modello 2026
Photo © Art in Context — via https://artincontext.org/pietro-bracci-marble-maquette-clement-xii-auction/

L’expertise face à l’érosion du temps

Le passage de l’ombre à la lumière s’est joué lors de l’examen de la pièce par la maison de vente Woolley & Wallis, basée à Salisbury. Mark Yuan-Richards, spécialiste au sein de l’institution, a pu identifier des marques distinctives lors de l’expertise, alors même que l’acheteur initial ignorait que la sculpture était signée. Ce travail d’attribution replace l’œuvre dans le corpus de Pietro Bracci, figure de proue du baroque tardif, dont le talent a façonné l’esthétique de la Rome du XVIIIe siècle.

Il convient toutefois de souligner que si l’attribution repose sur le travail rigoureux des experts de la maison de vente, elle n’a pas encore fait l’objet d’une validation par une publication universitaire indépendante ou un comité d’experts externes. Cette étape cruciale de la vie d’une œuvre redécouverte participe à la fascination qu’elle exerce sur le marché international.

L’énigme de la provenance britannique

Comment une maquette de cette importance, conçue pour le Saint-Siège, a-t-elle fini sa course dans un dépôt de matériaux du Wiltshire ? Le parcours de l’œuvre reste en partie voilé de mystère. On sait qu’elle a été conservée pendant environ cinquante ans dans le jardin d’une demeure de campagne près d’Andover, dans le Hampshire, avant d’aboutir chez le revendeur de matériaux de récupération.

Pietro Bracci Trevi Fountain Ocean statue 2026
Photo © Tripadvisor — via https://www.tripadvisor.com/Attraction_Review-g187791-d190131-Reviews-Trevi_Fountain-Rome_Lazio.html

Si l’hypothèse d’une acquisition par un aristocrate britannique lors de son « Grand Tour » au XVIIIe siècle, ou celle d’un cadeau diplomatique, sont régulièrement avancées pour expliquer la présence de tels trésors sur le sol britannique, ces pistes demeurent pour l’heure des déductions historiques non documentées. L’histoire récente de la statue est celle d’une méprise : confondue avec une production moderne en série, elle a failli disparaître définitivement sous l’appellation de « béton » avant que l’œil d’un collectionneur attentif ne soupçonne sa véritable nature marmoréenne.

Un rendez-vous attendu sur le marché de l’art

La sculpture sera présentée aux enchères par Woolley & Wallis lors de la session Fine Furniture & Collections prévue les 7 et 8 octobre 2026. Répertoriée sous le lot 470 pour la vacation du 8 octobre, l’œuvre affiche une estimation officielle prudente, comprise entre 5 000 et 10 000 livres sterling (environ 6 000 à 12 000 euros). Ce chiffrage tient compte de l’état de conservation de la pièce, marquée par son séjour prolongé dans les jardins anglais.

Toutefois, l’effervescence entourant cette redécouverte laisse présager une bataille d’enchères bien plus intense. Compte tenu de la rareté des œuvres de Bracci sur le marché et de l’importance historique de ce témoignage d’un monument disparu, certaines projections envisagent une adjudication pouvant atteindre 100 000 livres sterling (environ 120 000 euros). Un tel résultat viendrait confirmer le regain d’intérêt pour les maîtres du baroque italien et transformer définitivement l’investissement de 300 livres de son propriétaire actuel en l’une des plus belles opérations de l’histoire récente des « salvage yards » britanniques.