Rolling Stones : la lettre historique de Brian Jones pour recruter Charlie Watts mise aux enchères

Sotheby's Brian Jones letter Charlie Watts Rolling Stones auction 2026
Photo © The Guardian — via https://www.theguardian.com/music/2026/oct/28/charlie-watts-brian-jones-letter-rolling-stones-auction

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Il commence par s’excuser. Avant d’en venir à ce qu’il veut, Brian Jones prend soin de désamorcer l’éventuel agacement de son destinataire : « Dear Charlie, if you consider this letter rather impertinent, please excuse me. » La précaution se comprend. En juin 1962, le jeune musicien s’apprête à faire une démarche un peu cavalière : convaincre le batteur régulier d’un groupe établi de la scène londonienne de rejoindre une formation qui ne s’est encore jamais produite sous son nom. Cette lettre, adressée à « Mr. C. Watts », a été conservée plus de six décennies par la famille du batteur. Elle sera dispersée le 15 décembre 2026 par Sotheby’s à New York.

Un débauchage en règle, sur papier

Le document est daté du 3 juin 1962 (les descriptifs de vente évoquent plus largement « juin 1962 »). Il précède de quelques semaines seulement la toute première prestation du groupe sous le nom de Rolling Stones, en juillet de la même année. À ce stade, rien n’existe encore vraiment, sinon une ambition et un rythme de travail. Jones le fait savoir : la formation répète trois fois par semaine, les lundis, mercredis et vendredis.

Le cœur de la lettre tient en une proposition directe. Jones s’informe d’abord de la situation de Watts au sein de Blues Incorporated, le groupe d’Alexis Korner, puis il avance son argument : « We are looking for a good drummer. Already we consider our band far better than Alex’s – we are getting a very tightly-knit sound. » Autrement dit : nous cherchons un bon batteur, nous estimons déjà notre groupe bien meilleur que celui d’Alex, et nous obtenons un son très soudé.

L’aplomb est réel. Blues Incorporated compte alors parmi les formations phares du rhythm and blues londonien, et Jones désigne son leader par un simple « Alex », comme on parle d’un voisin dont on jugerait l’orchestre surestimé. Le ton oscille entre la déférence de l’ouverture et une assurance presque frondeuse. C’est ce qui rend la pièce lisible soixante ans plus tard : on y voit un jeune homme qui sait qu’il demande beaucoup et qui choisit de ne pas le cacher.

Ce que révèle le post-scriptum

La partie la plus parlante se trouve peut-être en bas de page. Dans un post-scriptum, Jones détaille l’instrumentation du groupe en cours de constitution : deux guitares, un harmonica (qu’il appelle « harp », dans le jargon du blues), un piano et une batterie. Il ajoute que l’intention est d’intégrer plus tard une guitare basse. Le groupe qui prétend surpasser celui de Korner n’a donc, au moment où il l’affirme, pas encore de bassiste attitré.

Sotheby's Rolling Stones Brian Jones auction 2026
Photo © Hoodline — via https://hoodline.com/2026/10/brian-jones-s-1962-letter-begging-charlie-watts-to-join-stones-heads-to-auction/

Puis vient la phrase qui a sans doute le plus fait circuler cette lettre depuis l’annonce de la vente : « Our present drummer is atrocious! » Notre batteur actuel est atroce. Jones l’écrit avec un point d’exclamation, sans formule d’atténuation, et sans le nommer.

Cette absence de nom ouvre une question que la lettre ne tranche pas. Deux hypothèses reviennent principalement. La première désigne Tony Chapman, qui a tenu la batterie lors du concert fondateur de juillet 1962 au Marquee Club. La seconde vise Carlo Little. Aucune confirmation définitive n’existe, et le document lui-même ne permet pas de départager les deux noms. Le batteur jugé « atroce » reste anonyme, ce qui convient assez bien à une phrase écrite pour convaincre plutôt que pour archiver.

Juin 1962, un groupe encore en chantier

Pour mesurer ce que Jones demandait, il faut regarder la situation de Charlie Watts à ce moment-là. Il gagne sa vie comme graphiste dans la publicité et occupe en parallèle la place de batteur régulier de Blues Incorporated. Il a donc un métier et une place reconnue dans le meilleur circuit possible pour un amateur de rhythm and blues. Rien ne l’oblige à suivre un groupe sans nom établi, sans bassiste, et qui se cherche encore un batteur convenable.

Autour de Jones, en juin 1962, se trouvent Mick Jagger, Keith Richards, Ian Stewart au piano et Dick Taylor, qui joue de la guitare ou de la basse et formera plus tard The Pretty Things. On reconnaît, dans le post-scriptum de la lettre, la physionomie de cet ensemble : les guitares, le piano de Stewart, l’harmonica, et cette basse encore à l’état de projet.

Watts ne répond pas à l’appel dans la foulée. Il lui faudra environ sept mois pour accepter la proposition. Il n’intègre officiellement le groupe qu’en janvier 1963. La formation que l’on désigne aujourd’hui comme classique, réunissant Jones, Jagger, Richards, Watts et Bill Wyman, monte sur scène pour la première fois le 2 février 1963, à l’Ealing Jazz Club. Entre la lettre de juin et ce concert de février, le groupe a trouvé à la fois son batteur et son bassiste, les deux manques que Jones avouait à demi-mot dans son post-scriptum.

Brian Jones Rolling Stones 1962 handwritten letter
Photo © Dork — via https://readdork.com/news/brian-jones-charlie-watts-rolling-stones-letter-auction-426946718f

La lettre n’a donc pas emporté la décision sur le moment. Elle documente plutôt la première manche d’une négociation patiente, et la manière dont Jones, à vingt lignes près, s’efforçait de vendre un groupe qui n’existait encore qu’en répétition.

De Wembley à New York

L’objet mis en vente comprend la lettre manuscrite originale et son enveloppe postale d’origine, timbre compris. Celle-ci porte l’adresse du domicile familial où Charlie Watts a grandi, dans le quartier de Wembley, à Londres. Ce détail matériel compte : il situe le futur batteur des Rolling Stones dans la maison de son enfance, à une époque où il partageait son temps entre une agence de publicité et les clubs de blues.

La provenance est aussi directe qu’on puisse l’espérer. Le document est resté intact entre les mains de la famille Watts pendant plus de soixante ans. C’est la sœur de Charlie Watts qui l’a confié à la maison de ventes. Ni la lettre ni son texte intégral n’avaient jusqu’ici été exposés ou rendus publics. Pour une pièce liée aux débuts d’un groupe dont l’histoire a été racontée dans ses moindres recoins, l’inédit est en soi un argument.

La lettre figure dans la vente Rock & Pop de Sotheby’s New York. Elle sera présentée au public à New York du 2 au 8 décembre 2026, avant la vacation du 15 décembre. L’estimation de catalogue se situe entre 70 000 et 80 000 dollars, soit environ 65 000 à 74 000 euros au cours d’octobre 2026 ; l’équivalent avancé côté britannique tourne autour de 60 162 livres.

Cette fourchette reste une estimation et ne dit rien du prix marteau. Le montant final dépendra de la salle, des enchérisseurs et de la valeur que chacun accordera à cette page où un musicien encore inconnu s’excuse de son impertinence, promet un son « tightly-knit » et juge son batteur atroce. Le résultat sera connu le 15 décembre.